Avocat de
la famille de Juvénal Uwilingiyimana, Me Sven Mary dépose plainte à
Bruxelles pour séquestration arbitraire
BRUXELLES Quinze jours avant de disparaître à Bruxelles,
l'ancien ministre Juvénal Uwilingiyimana, ancien directeur des grands parcs
et responsable de l'Office du tourisme rwandais, écrit au procureur du
Tribunal pénal international: «Vos enquêteurs m'ont prévenu que je serai
lynché et écrasé, que mon cadavre sera piétiné dans la rue et que les chiens
pisseront dessus. Qu'importe. Je préfère que les chiens pissent sur mon
cadavre plutôt que de signer ce que vos policiers veulent me faire signer».
En gros, le Rwandais de 54 ans reproche à la justice internationale de
défendre en sens unique une thèse sur le génocide rwandais qui ne correspond
pas à ce qu'il a vécu et est d'ailleurs fortement remis aujourd'hui en
question (lire l'excellent livre de Pierre Péan).
Rendez-vous discrets dans un hôtel à Lille
Samedi 5 novembre 2005. Depuis un mois, des enquêteurs internationaux
belges et canadiens spécialement venus de Tanzanie veulent lui faire dire
que l'attentat du 6 avril 1994 qui a coûté la vie au président rwandais
Habyarimana et déclenché le génocide (de 800.000 à 1 million de tués) a été
organisé par l'entourage immédiat du président: sa femme, le frère de
celle-ci et les dirigeants du parti MRND au pouvoir.À Bruxelles, Juvénal est
mis sous pression. Tout cela se fait dans beaucoup de mystère.Officiellement,
le parquet fédéral belge n'est informé de rien. Éviter la Belgique?
Discrétion? Les contacts ont lieu à Lille.
Les enquêteurs qui logent à l'hôtel à Schaerbeek font eux aussi chaque
fois le déplacement. Pendant un mois, Juvénal ne sera jamais interrogé dans
un commissariat mais toujours dans une chambre d'hôtel. Son TGV est payé.
Pour sa propre sécurité, lui a-t-on dit, l'ancien ministre ne peut parler à
personne de ces rendez-vous. Pas même à sa femme.
Dernier rendez-vous à Lille le vendredi 18 novembre. Juvénal
Uwilingiyimana répète aux enquêteurs qu'il ne viendra plus. On le sait
diabétique, mais on le fait boire. Le soir, l'ancien ministre ramène chez
lui une canette de Heineken et le casse-croûte que sa femme lui a préparé le
matin. Qu'a-t-il avalé de la journée? Gros incident à la gare TGV de
Lillequand les enquêteurs qui depuis un mois lui demandaient la discrétion
l'accusent, en public, d'être un voleur et un assassin et d'avoir tué 4.200
personnes en avril 1994 au Rwanda.
Onze ans après
Avril 1994, massacre de Kayove. Cet été, onze ans après, Juvénal est
accusé d'avoir fourni les armes. Portées en août 2005, les accusations ont
permis à un Rwandais de sauver sa tête (le monsieur vit maintenant à La Haye)
et de mettre sa famille en sécurité (à New York, tous frais payés). Que
penser de telles déclarations, onze ans après, dans de telles conditions?
Juvénal ne craint pas trop Arusha. Deux Casques bleus de la Minuar,
dit-il, pourront confirmer qu'il n'était pas à Kayove en avril 1994 mais à
l'hôtel Ituze avec eux à Cyangugu qui est à l'autre bout du Rwanda. Juvénal
pense à ce général Léonidas Rusatira arrêté à Bruxelles et libéré après
avoir fait la preuve de son innocence. Juvénal Uwilingiyimana ne veut plus
de ces pressions et de ces contacts secrets à Lille: que tout se fasse dans
les règles.
Le samedi 19 novembre, l'enquêteur canadien le relance: «T'as pas le
choix, Juvénal, rendez-vous demain à 10 h à l'hôtel que tu connais à
Schaerbeek». Juvénal répond qu'il ne viendra pas. Il ne se sent pas bien
le lendemain dimanche 20. Passe l'après- midi couché dans le divan. Le soir,
va voir des amis de l'autre côté du canal. Ne dort pas de la nuit. Vomit à 3
h du matin. Se lève à 5 h, et prétend qu'il va chez son médecin -qui n'ouvre
qu'à 8 h 30. Sa femme trouve qu'il s'habille »comme pour un rendez-vous».
Et depuis lors, plus rien. Dix-sept jours.
Suicide: possible! Fuite pour échapper à Arusha? Sans argent ni passeport?
Mais la famille n'y croit pas. La DH révèle l'affaire le lundi 28:
comme par hasard, Arusha fait savoir l'après-midi même qu'il lance un mandat
d'arrêt international, façon de préparer l'opinion: «Bon, nous avons
perdu à Bruxelles un témoin clé. C'est vrai que nous ne le protégions pas
mais bon, ce type, finalement, est un vulgaire criminel».
Manipulations
On lui demandait la discrétion. Sa famille prétend qu'un avocat belge
était informé en sous-main et que cet avocat défend la personne précisément
dont on demandait à Juvénal de se méfier par-dessus tout.
Ce matin, la famille Uwilingiyimana qui croit si peu à la disparition
volontaire dépose plainte au parquet de Bruxelles pour séquestration
arbitraire et se constitue partie civile chez le juge d'instruction. Elle
est défendue par Me Sven Mary.